Plitique , Etat de droit et democratie en Tunisiie
De Wassila à Leïla,

Premières dames et pouvoir en Tunisie

Sadri Khiari
Respectivement épouse de Habib Bourguiba et de Zine el-Abidine Ben Ali, Wassila Ben Ammar et Leïla Trabelsi ont occupé, et pour la seconde occupe toujours une place essentielle au sein de l’appareil d’État tunisien et des processus de légitimation/délégitimation. Alors que
Wassila a joué un rôle clé dans la construction et le maintien de certains équilibres sociopolitiques du régime bourguibien, Leïla, quant à elle, est plus impliquée dans les luttes de clans qui, au sommet de l’État, réalisent une sorte d’« accumulation familiale primitive ».
Tout chercheur moderne se doit de consulter l’indispensable moteur de recherche Google. Deux ou trois clics suffisent pour que s’affichent sur l’écran
deux pages au contraste saisissant. La première, qui donne la liste des sites comprenant l’occurrence Wassila Ben Ammar, épouse Bourguiba, présente un personnage historique, haut en couleur, ayant joué un rôle majeur et généralement positif dans l’histoire de son pays, non sans manipuler finement son « Combattant suprême » de mari. La seconde se déroule sur l’écran comme le long acte d’accusation d’une « Première dame » à l’histoire trouble, épouse d’un dictateur avide, et elle-même chef d’une famille vorace : au palais de Carthage se jouerait un Dallas dont le J. R. ne serait pas Zine el-Abidine Ben Ali, président brutal et falot, mais sa seconde femme Leïla Trabelsi. La réalité est, on s’en doute, plus nuancée. On ne prétendra pas ici rétablir ces personnages dans leur vérité. Censées, en tant que Premières dames, projeter leur lumière naturelle sur le règne de leur époux, Wassila et Leïla sont aussi des femmes de l’ombre. Démêler le grain de l’ivraie, le fait historique de la rumeur, n’est donc pas chose aisée. Du reste, le politologue ne siège ni au tribunal de l’histoire ni à la brigade des moeurs.
Le but de cet article sera de dégager quelques pistes de réflexion pour mieux comprendre l’évolution du système politique tunisien à travers le rôle et la représentation du rôle de ces deux femmes tels qu’ils apparaissent à travers les informations officielles, les souvenirs des témoins et les sources anonymes productrices de rumeurs.
Ces sources sont hétérogènes pour les deux femmes, officielles ou issues du sérail surtout en ce qui concerne Wassila, presque seulement officieuses ou extérieures au pouvoir pour Leïla. Cela pose d’indiscutables problèmes méthodologiques, mais, comme on le verra, cette disparité des sources n’est pas non plus sans signification quant à l’évolution des conditions d’_expression en Tunisie, ou celle de la légitimité et de la représentation du pouvoir présidentiel.
Légitimité amoureuse
Avant de sombrer dans une « série » glauque, mêlant argent, sexe et crime, la Tunisie a vécu un véritable soap opera, une histoire d’amour romantique entre une fille de bonne famille (sur le déclin, en vérité) et un homme du peuple. C’est, du moins, la version du premier témoin, Habib Bourguiba luimême.
La légende commence par un long regard échangé entre le Combattant suprême, qui vient d’être libéré au terme de cinq années de détention, et Wassila Ben Ammar, venue le féliciter. Nous sommes le 12 avril 1943. Le fondateur de l’ةtat tunisien indépendant raconte : «Ayant appris que le “leader” Bourguiba s’apprêtait à rendre visite à sa belle-soeur, Wassila Ben Ammar s’empressa de venir me saluer dès mon arrivée. […] J’éprouvai soudain un choc violent. Ce fut le coup de foudre. Comment faire face aux graves problèmes de l’heure alors que j’étais pris d’une passion irrésistible ? Je restai déchiré 1. »
D’autant que les deux amoureux sont déjà mariés : en premières noces, Habib Bourguiba s’est uni à Mathilde Lorrain (1892-1976), son ancienne logeuse, épousée en 1927, deux ans après avoir gagné Paris pour étudier le droit, et dont il attend un enfant ;Wassila, quant à elle, a convolé avec un petit propriétaire terrien dont elle a une fille.
Il ne s’agit d’abord que d’un adultère publiquement assumé. Mathilde, de son côté, va bien adopter la nationalité tunisienne puis se convertir, en 1958, à l’islam, mais peine perdue ; trois ans plus tard, Bourguiba divorce et, en 1962, «normalise» sa situation conjugale : son épouse et la femme qu’il aime sont enfin une seule et même personne. Illégitime selon la loi, sa relation avec Wassila avait acquis jusque-là une sorte de légitimité amoureuse. Et, d’une certaine manière, cet amour a constitué une composante non négligeable de la légitimité du régime bourguibien. La passion amoureuse est gage d’humanité, et de faiblesse certes, mais aussi de profonde sincérité. Comment ne pas aimer celui qui aime ?
Au sommet de l’ةtat donc, le président et la « présidente » – comme se faisait appeler Wassila. Au sein du couple, comme il se doit, le personnage dominant restait l’homme : certes, il s’est souvent laissé attendrir, a cédé parfois aux caprices de son aimée, mais il a su également se ressaisir et se montrer sévère.
La femme amoureuse s’est efforcée, quant à elle, de protéger son époux, parfois contre lui-même, empêchant son tempérament masculin de le pousser à des excès qu’il aurait regrettés par la suite. Tous deux ont protégé la nation. La nation avait un père, Habib Bourguiba, et une mère, Wassila Ben Ammar. Ils n’ont pas eu d’enfants ensemble parce que le peuple tunisien constituait leur progéniture.
L’imagerie officielle des heures glorieuses du bourguibisme nous les a montrés ainsi côte à côte, regardant le peuple avec amour.
Mais l’amour ne serait pas grand-chose s’il ne reposait sur des « valeurs » partagées. Symbole de la lutte de libération nationale, Bourguiba ne pouvait s’amouracher que d’une femme dévouée à la cause tunisienne. Mathilde elle-même aurait donné quelques coups de main. Wassila ne peut être en reste. Elle a rendu de multiples services à la résistance tunisienne : le moindre n’est sans doute pas d’avoir aimé son chef, mais son haut fait d’armes, régulièrement évoqué par les organes officiels, reste sa participation à une manifestation nationaliste à Béja. Quoi qu’il en ait été, la légitimité des Premières dames de l’époque Bourguiba ne pouvait se construire en dehors du registre de la lutte nationale.
Il n’en sera pas de même pour la première femme de Zine el-Abidine Ben Ali, simple épouse, ni pour Leïla Trabelsi qui lui succédera à Carthage. Son prestige et sa légitimité, cette dernière est censée les tirer de sa modernité.
Leïla serait ainsi l’incarnation vivante du «féminisme» du président. On le sait, l’émancipation ou, en tous les cas, la modernisation de la situation des femmes en Tunisie, impulsée par Bourguiba en 1957, avec la promulgation du code du statut personnel, fait également partie du discours de légitimation du régime de Ben Ali. Pourtant cela n’a pas toujours été le cas. Arrivé au pouvoir en novembre 1987 après avoir évincé le Combattant suprême, l’« Artisan du changement » commence par se tromper de stratégie : le bourguibisme a trop flirté avec les valeurs de l’Occident, explique-t-il en substance, et il est temps de réaffirmer l’identité islamique. Les femmes sont évidemment dans la ligne de mire. Mais, deux ans plus tard, lorsque ses priorités seront l’éradication de la menace islamiste, la captation du mouvement démocratique et la séduction des etats et des opinions publiques occidentales, le discours s’inverse : Ben Ali est désormais le véritable libérateur de la femme tunisienne. Et Leïla devient un des médias censés véhiculer l’image de cette nouvelle femme.
Cette image, c’est d’abord une question de corps et d’apparence physique.
Sans être vieux jeu ni hermétique aux modes occidentales, Wassila, quant à elle, restait de ce point de vue enracinée dans la tradition. On a pu la dire belle, mais elle n’a jamais craint les kilos de trop ni les poches sous les yeux. Posture, maintien, élégance, tout rappelle la bonne bourgeoise tunisoise plutôt traditionnelle.
Femme de président, certes, mais d’abord mère de famille, presque « mémère » parfois… Leïla, en revanche, est résolument moderne. Beauté contemporaine, grande, droite, point trop maigre comme on aime en Occident, mais point trop enveloppée non plus : pulpeuse. Vêtue d’élégants tailleurs conçus par les plus grands couturiers de Paris ou de Milan. Tout est fait pour qu’on oublie son ancien métier de coiffeuse, objet de moqueries.
C’est aussi, même si elle n’a pas de responsabilités politiques, une question de visibilité : elle est présente aux côtés de Ben Ali lors de certaines cérémonies officielles, assumant son rôle protocolaire de Première dame. On la voit également accomplir « son devoir électoral ». ہ l’occasion des élections de 1999, mais ce n’est pas l’unique fois, elle participe directement à la campagne en faveur de son mari. Cependant, son domaine, c’est surtout le champ associatif, féminin et caritatif 2 sans oublier sa participation à des initiatives à l’échelle régionale et internationale comme les Sommets de la femme arabe ou le Congrès mondial des femmes chefs d’entreprise dont elle a présidé la 48e session qui s’est tenue à Tunis le 5 octobre 2000. Ces exemples témoignent de la multiplicité des activités de représentation de la Première dame de Tunisie ; des activités qui s’inscrivent, comme il se doit, dans les différents registres du discours « septnovembriste » : le féminisme, la modernité économique, l’arabité ouverte à la mondialisation, le développement de la société civile et la dimension sociale-caritative.
Visible (parfois même jugée omniprésente), Leïla Trabelsi n’a en revanche guère d’existence officielle : dans la presse et les sites de propagande du régime, dans les affichages de rue que celui-ci réalise, elle reste discrète. Sur le site web du palais de Carthage, l’épouse du président est même quasiment inexistante.
La « page photos » du site est réservée au président et à lui seul. Un autre site de propagande gouvernementale 3 n’évoque pas plus Leïla Trabelsi, sinon dans les quelques mots qui lui sont consacrés dans la biographie officielle de Ben Ali.
De manière générale, l’image de Leïla est donc beaucoup moins présente que ne l’était celle de Wassila Ben Ammar, presque constamment accolée à celle de Bourguiba. Moins que d’une stratégie de légitimation, la visibilité de Wassila témoignait implicitement de l’importance de son influence politique : elle n’était pas seulement l’épouse du président, elle était la « présidente » et on l’appelait « El Majda », la glorieuse. Leïla, quoique différemment et avec des enjeux autres, n’est pas moins active sur le plan politique. Mais, aux yeux de l’opinion publique, elle reste la maîtresse usurpatrice et on l’appelle « Leïladjin » (en référence aux « jeans », les pantalons en toile denim). Sa relative discrétion vise probablement à contrecarrer les effets délégitimants de la déplorable réputation qui est la sienne.
Wassila dans les équilibres sociopolitiques du bourguibisme
Si l’on suit les témoins et les historiens de l’époque, on peut reconstituer la chaîne des principales interventions et des réseaux d’alliances de Wassila 4.
L’indépendance à peine proclamée, Wassila Ben Ammar est réputée avoir oeuvré en faveur de l’abolition du beylicat et de la proclamation de la République.
Les jours de la dynastie beylicale étaient de toute façon comptés. Outre les propres ambitions d’un Bourguiba, les anciennes classes dominantes sur lesquelles reposait l’autorité du bey avaient rarement fait le bon choix pendant la lutte nationale. Plus grave, elles choisiront encore le mauvais camp lorsque, au lendemain des Accords d’autonomie interne en 1954, le mouvement national éclate entre partisans de Bourguiba, favorables à ces accords, et partisans de Salah Ben Youssef, le leader destourien, qui réclament l’indépendance immédiate. La défaite de celui-ci scelle leur propre défaite. Le rôle décisif de l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) dans la victoire de Bourguiba décide, dans une large mesure, de la configuration du régime qui s’instaure à partir de mars 1956. Pour le dire succinctement, la république moderne qui se met alors en place repose sur un quasi-bipartisme. L’un des piliers du système bourguibien est l’UGTT, _expression du monde salarié urbain et rural ; l’autre est le Néo-Destour, qui deviendra le Parti socialiste destourien (PSD) au début des années 1970, et qui représente, autour d’une nouvelle petite bourgeoisie en expansion et des secteurs plus traditionnels du commerce, de l’artisanat et de l’agriculture, les différentes fractions des classes dominantes modernes (industrie, agriculture capitaliste, services…).
Cet équilibre est cimenté par un puissant appareil bureaucratico-politique, entremêlant les bureaucraties de l’administration, du parti et de la centrale syndicale. Ce régime, traversé par de multiples conflits de pouvoir, secoué par des intérêts sociaux antagoniques, battu en brèche par les métamorphoses socioéconomiques des années 1970, va perdurer jusqu’à l’éviction de Bourguiba, voire, par certains aspects, jusqu’à nos jours. Au lendemain de la proclamation de l’indépendance, les dés ne sont cependant pas jetés. L’UGTT, forte de son appui décisif à Bourguiba contre Ben Youssef, exige la reconnaissance de ce rôle en termes de concessions sociales et de positions institutionnelles. Un coup de force au sein de la centrale syndicale évince son secrétaire général, Ahmed Ben Salah, et ramène l’organisation ouvrière dans le droit chemin.
Peu de temps après, en juillet 1957, ce même secrétaire général est nommé secrétaire d’etat à la Santé, Wassila Ben Ammar ayant fortement plaidé en sa faveur.
Mais la raison de ce retour en grâce est ailleurs. « Bourguiba se laisse d’autant plus convaincre qu’il sait que l’octroi d’un portefeuille apaise en général les plus farouches hostilités et qu’il y voit une occasion de contrebalancer l’influence du puissant “clan” des Tunisois dirigé par Taïeb Mehiri 5 », une tendance qu’on pourrait dire bourgeoise.
Ce jeu de balancier et d’équilibre entre clans et intérêts sociaux contradictoires sera une des caractéristiques majeures du régime bourguibien.
Le rôle de Wassila dans cette dialectique n’est pas aussi clair qu’on a pu le dire. « Par ses origines et par les alliances familiales qui les caractérisent, écrit Mohsen Toumi, la nouvelle épouse du chef de l’ةtat est la représentante de la bourgeoisie traditionnelle 6. » Certes, son soutien à Ben Salah, quelles qu’en aient été les motivations initiales, ne durera pas : lorsqu’il deviendra toutpuissant, dans les années 1960, Wassila se rangera aux côtés de ceux qu’on appelle les « libéraux » comme de tous ceux qui, sans défendre un même projet, auront pour objectif commun le départ du ministre « socialisant ». Celui-ci parti, ce rassemblement de volontés hétéroclites se désagrégera. Lorsque Ahmed Mestiri et d’autres responsables destouriens de premier plan menaceront, à leur tour, les équilibres bourguibiens en introduisant des éléments de démocratie dans le système politique, ils se heurteront au bloc de l’UGTT et de certains de leurs anciens alliés anti-bensalahistes, parmi lesquels Wassila Ben Ammar. C’est que l’enjeu véritable des conflits de cette période n’est pas tant le plus ou moins de libéralisme à introduire dans l’économie que la place dans le système des différents appareils bureaucratiques (ةtat, PSD, UGTT) 7.
Cette même crainte d’une rupture des équilibres bureaucratiques et politiques justifie la solidarité momentanée de Wassila et de Hédi Nouira, alors Premier ministre, contre le projet de fusion tuniso-libyenne en 1974. Par la suite, cependant, leur hostilité réciproque ne se démentira plus. Ainsi, en 1977, alors que progresse la contestation syndicale, Wassila s’oppose aux partisans de la manière forte qui ont conquis le Premier ministre à leurs vues. Elle perd, toutefois, la bataille. «Son» ministre de l’Intérieur, Tahar Belkhodja, est limogé.
Ceux qui apparaissent comme les « faucons » du régime l’emportent : le 26 janvier 1978, l’armée tire sur les manifestants, les syndicalistes sont massivement jetés en prison.
Dans la guerre pour la succession de Bourguiba qui se prépare, Hédi Nouira semble alors le mieux placé et Wassila marginalisée. Mais, peu à peu, le vent tourne à nouveau. En janvier 1980, au lendemain de l’attaque de Gafsa par un groupe nationaliste arabe, la femme de Bourguiba parvient à faire nommer l’un de ses amis, Driss Guiga, au ministère de l’Intérieur. Mais la lutte pour le pouvoir prend un tour inattendu avec l’attaque hémiplégique qui terrasse le Premier ministre. Mohamed Sayah, un des durs du régime, s’impatiente. C’est sans compter avec l’influence toujours réelle de la Première dame de Tunisie, qui ne l’aime guère. Contre lui, elle soutient le «moindre mal », c’est-à-dire Mohamed Mzali. Nouveau Premier ministre, celui-ci est en principe le futur successeur de Bourguiba. Mais Wassila ne s’en soucie guère. Sans épaisseur, il semble incapable de lui faire de l’ombre. Elle a placé plusieurs de ses hommes au sein du gouvernement et ne croit pas son autorité menacée. Le «processus démocratique » entamé ne l’inquiète pas non plus ; graduel et timide 8, il ne remet pas en cause les fondements du système bourguibien, du moins pas dans ses objectifs. Or, la petite brèche qui s’ouvre risque de se transformer en faille béante. Alors que se préparent les élections législatives de novembre 1981, premières élections libres depuis la Constituante, Wassila, méfiante et bien renseignée, perçoit le danger. Pour empêcher la victoire électorale de l’opposition démocratique, représentée principalement par le MDS (Mouvement des démocrates socialistes) du « libéral» Ahmed Mestiri, elle appuie l’opération de falsification des résultats. Une fois la bourrasque passée, elle plaide à nouveau auprès de Bourguiba la nécessité d’assouplir le régime politique.
La cible, cette fois, n’est autre que le Premier ministre, successeur légal du président. Il s’agit d’obtenir une révision de la Constitution pour en supprimer ce mécanisme de succession automatique. L’affaire est si importante que, pour la première fois, Wassila monte publiquement au créneau sans craindre de contredire Bourguiba 9. Mais Mohamed Mzali, à qui la perspective de devenir président de la République donne des ailes, reprend l’offensive et limoge Tahar Belkhodja, ministre de l’Information et l’un des poulains de la « présidente ». Nous sommes en 1983. Quelques mois plus tard, la « révolte du pain » (28 décembre 1983-6 janvier 1984) fera vaciller sinon le régime du moins son Premier ministre. Dans le registre classique des théories du complot, on a soupçonné Wassila d’avoir joué les pyromanes en incitant Bourguiba à annoncer la brutale augmentation du prix du pain qui allait mettre le feu aux poudres. Protégé de Wassila, le ministre de l’Intérieur, Driss Guiga, sera accusé d’avoir fait preuve de mollesse dans la répression de l’émeute et chassé du gouvernement. Mohamed Mzali a provisoirement sauvé sa tête. Bourguiba, quant à lui, n’a plus toute la sienne et Wassila voit ses positions grignotées les unes après les autres, jusqu’à la débâcle finale : le 11 août 1986, elle est brusquement « divorcée » par celui qui lui promettait une passion éternelle (politiquement, Mohamed Mzali ne lui survivra pas longtemps). Pour Tahar Belkhodja, cette « répudiation en forme de divorce » a marqué « symboliquement, pour le Combattant suprême, le commencement de la fin… ». En vérité, le Combattant suprême était déjà fini. Sans nul doute, cependant, la mise au ban de Wassila 10 a constitué une étape majeure, et pas seulement symbolique, de l’interminable agonie du régime bourguibien.
En effet, dans le grand mécano politico-social constitutif du bourguibisme, Wassila représente un des mécanismes de la réalisation du compromis social fondateur du régime. Ce rôle, elle le tient notamment de ses rapports ambivalents vis-à-vis de la bourgeoisie. Comme Bourguiba, elle a sans doute des comptes personnels à régler avec les classes dominantes traditionnelles 11.
Elle reste proche, cependant, en termes d’ambitions et de projets, des nouvelles classes bourgeoises montantes. Elle en constitue une des médiations au sein du pouvoir même si l’on ne peut parler de représentation immédiate. Les alliances de Wassila, durables ou plus aléatoires, peuvent en effet paraître paradoxales si on tente de les analyser à travers une grille qui ferait d’elle l’_expression immédiate d’intérêts bourgeois homogènes. Elle est d’abord l’« instrument » du système, et c’est ce que note Tahar Belkhodja (avec certes l’intention de disculper celle dont il fut l’allié) : « Le seul “succès”, écrit-il, que crurent remporter les Tunisois […] fut le remariage de Bourguiba, […]Wassila était la “Tunisoise”, la bourgeoise de la capitale qui pourrait […] limiter l’envahissement de Ben Salah. Ils en firent leur porte-parole auprès du Président […]. Les uns et les autres, en réalité, se trompaient. Si Wassila parut parfois jouer le jeu, elle n’accepta jamais de se faire l’instrument d’un clan quelconque. » Différente et identique à Bourguiba, elle entretient avec lui, du moins sur le plan politique, une relation d’alliance conflictuelle. Les deux époux se servent l’un de l’autre, s’appuient, s’opposent plus ou moins publiquement jusqu’au clash final, mais, en définitive, une solidarité « systémique » les unit, par-delà les divergences et les différences de choix 12. Lorsque Tahar Belkhodja écrit : « Son seul “clan” était celui de Bourguiba ou, du moins, l’idée qu’elle se faisait de son intérêt politique », il ne souligne rien d’autre. Bourguiba, ici, ce n’est pas l’homme Bourguiba dont elle fut amoureuse, mais bien le système Bourguiba, le système dont celui-ci est la clé de voûte et qui permet accessoirement à la famille Ben Ammar de se remplir les poches…
Wassila est morte en juin 1999 ; Bourguiba s’est éteint en janvier 2000, à près de 100 ans et au terme d’une profonde déchéance physique qui aura duré trois décennies. Le système, qui s’identifie à lui, semble vouloir en reproduire la lente décomposition. ہ un Bourguiba sénile, crispé sur son autorité, entouré de cliques avides et corrompues, succéderont Zine et Leïla. Zine puis Leïla, prétendent les mauvaises langues.
Leïla & frères dans l’entourage d’un pouvoir prédateur
L’influence politique de Leïla est plus difficile à établir. On peut cependant examiner, pour ce faire, la signification des rumeurs à son sujet, qui concernent autant cette influence que sa puissance économique. Quelques articles parus dans L’Audace, une revue d’opposants tunisiens basée à Paris et spécialisée dans la dénonciation des malversations au sommet de l’etat, seront en cela utiles. Intitulé significativement « Le plan de Leïla Trabelsi pour isoler Zine Ben Ali », un texte adressé au journal par « Abdel Qahar », un pseudonyme censé protéger « un groupe de personnalités à l’intérieur du régime », dévoile la stratégie de Leïla 13. La force de celle-ci, nous explique Abdel Qahar, a été de tisser « une toile d’alliances qui paraît indestructible, puisque basée sur les plus puissants liens : ceux de l’argent et de la parenté ». La finalité première de ces alliances serait de permettre l’ascension sociale fulgurante des membres de sa famille. Tout n’est pas fantaisiste dans le récit que publie L’Audace en 2002.
Il est certain que son mariage avec Ben Ali a permis à Leïla et à ses proches de réaliser une « accumulation primitive » soudaine et d’une grande ampleur.
Les Trabelsi sont désormais présents dans tous les secteurs de l’économie (tourisme, industrie, finances, immobilier, agriculture, bâtiment, grand commerce d’importation), et notamment dans les affaires les plus lucratives où l’on sait qu’ils n’hésitent pas, si nécessaire, à imposer leur participation « à la hussarde ». S’il est évidemment difficile d’en fournir les preuves et qu’on ne peut se fier totalement aux libelles qui circulent sous le manteau, la rapidité même de cet enrichissement, les positions acquises officiellement dans le tissu économique tunisien par les membres de la famille Trabelsi et certains témoignages crédibles confirment l’existence d’agissements népotistes et de pratiques économiques délictueuses. Témoignages et rumeurs ne mettent pas seulement en cause le clan Trabelsi ; ils incriminent également leur concurrent direct, le gendre du président, Slim Chiboub, dont le réseau politico-économique semble particulièrement étendu et puissant. Mais la fratrie des Trabelsi est généralement considérée comme plus puissante et plus nuisible que celle des Chiboub dont on annonce régulièrement la fin.
Bien implantée dans le monde des affaires, Leïla Trabelsi consoliderait aussi ses positions dans l’appareil politique: «Le dernier remaniement du 5 septembre [2002] est essentiellement son oeuvre. Le dernier représentant du clan ennemi d’en face, celui qui gravite autour de la première épouse de Zine et de ses filles, est éjecté : l’ex-ministre des Transports, Houcine Chouk, en l’occurrence.
[…] Elle n’a pas oublié non plus d’étendre sa toile d’araignée jusqu’au coeur de l’hermétique dispositif sécuritaire du régime. […] le surpuissant Mohammed Ali Ganzoui était un pilier de son clan. […] les pontifes de l’establishment sécuritaire du pays ont été un à un intégrés dans son dispositif. ہ titre d’exemple, elle a fait divorcer le commissaire du point stratégique que constitue l’aéroport de Tunis-Carthage, l’officier Bouaoun, de sa première femme, pour lui faire épouser une de ses nièces. Reste le dernier carré des conseillers politiques et plus exactement Abdelaziz Ben Dhia et Abdelawahab Abdallah.» Leïla Trabelsi leur aurait intimé l’ordre de ne plus transmettre de dossiers au président sans la consulter au préalable. Selon Abdel Qahar, le plan machiavélique de l’épouse du chef de l’ةtat n’est cependant pas achevé. Consciente qu’elle ne pourra succéder à Ben Ali, elle imagine un scénario matrimonial qui lui garantira la maîtrise indirecte du pouvoir. Première étape, son frère Belhassen divorce pour épouser la fille aînée de Hédi Jilani, le patron des patrons tunisiens, qui lui semble avoir toutes les qualités requises pour devenir le nouveau président. Reste à neutraliser le clan des Ben Ali. C’est la deuxième étape du plan: elle marie la seconde fille de Jilani avec un neveu du président, et la boucle est bouclée. La dernière étape consisterait à imposer son beau-frère comme Premier ministre au lendemain des élections présidentielles d’octobre 2004, pour le mettre en position de successeur constitutionnel.
Ces rumeurs se sont-elles constituées comme une sorte de précipité ou de condensation chimique des angoisses populaires ou ont-elles été propagées volontairement dans le cadre des luttes de clans ? Sans doute la réponse se situe-t-elle entre les deux : l’impulsion première est donnée par un comploteur quelconque dans les coulisses du palais ; puis elle se répand comme une traînée de poudre parce que cristallisant une inquiétude réelle au sein de la population. Mais son efficacité tient aussi à la part de réalité qu’elle contient, en l’occurrence l’évidence de la puissance économique et politique de la famille Trabelsi. L’opacité caractéristique du système contribue, en outre, à en amplifier l’importance dans la conscience populaire.
Sans tenter de reconstituer l’enchevêtrement des réseaux politico-économiques qui forment la trame réelle du pouvoir de Leïla Ben Ali, nous nous contenterons de pointer ce qui semble être la différence fondamentale entre l’inscription de Wassila Ben Ammar dans le champ politique et celle de l’épouse de l’actuel président. Wassila apparaît comme une pièce maîtresse dans le dispositif qui a permis la réalisation du compromis sociopolitique bourguibien. Les luttes de clans au sein desquelles elle intervient n’ont pas que la conquête du pouvoir comme enjeu. Les ambitions personnelles se mêlent à des intérêts sociaux, des projets politiques distincts ou, à tout le moins, à des conceptions différentes de la gestion du régime.
Leïla Trabelsi, quant à elle, semble n’être active que dans les luttes de clans ; des luttes qui paraissent n’avoir d’autres finalités que l’accès au pouvoir et l’enrichissement personnel, licite ou illicite, qui en découle. Ce rôle renvoie à l’évolution du régime lui-même. Produit de la décomposition extrême des sommets de l’ةtat bourguibien et de l’accaparement aussi rapide qu’inattendu des lieux de décision par une camarilla de bureaucrates, de politiciens de second rang, de policiers, de militaires, d’hommes d’affaires et de voyous, une camarilla plus ou moins abritée derrière quelques diplômés et autres experts en complet-veston, maniant parfaitement les idiomes du Fonds monétaire international et de l’Union européenne 14, le régime du président Ben Ali n’est politique qu’au sens où le maintien de l’ordre est politique 15. Alors que le système construit par Bourguiba fonctionnait principalement grâce à l’intégration et à la préservation d’un équilibre relatif entre les différentes classes sociales, le pouvoir de Ben Ali se nourrit de la dévitalisation de ces différentes classes ; il a l’atonie sociale et la désaffiliation pour principes.
Le « vivre-ensemble » benalien ne repose pas sur un projet – alors que c’était le cas du bourguibisme –, il a pour médiation sociale le bureaucrate-policier et pour médiation morale, la course à l’argent. En dehors de quelques poches de résistance, la pauvreté culturelle et la misère politique qui caractérisent la Tunisie actuelle (et dont on peut avoir une représentation éclairante dans la littérature oppositionnelle) ne sont que l’effet de la diffusion à l’ensemble de la société des pratiques et de l’ethos des sommets de l’etat benalien. Ainsi, les rumeurs et les histoires graveleuses concernant les moeurs de Leïla Trabelsi témoignent du discrédit du régime en même temps qu’elles reflètent la propagation des valeurs d’une autorité qui diffuse des vidéos ou des photos pornographiques censées représenter des opposants.
Chacun à sa place…
La mauvaise réputation de Leïla Trabelsi contribue à la délégitimation du régime, tout comme elle en résulte. Et il faut se demander si, paradoxalement, elle ne fonctionne pas aussi en faveur du pouvoir, comme dérivatif, comme exutoire du malaise populaire. Dans une moindre mesure, Wassila Ben Ammar a également joué ce rôle. La rumeur publique a souvent opposé l’intégrité de Bourguiba, son absence d’intérêt pour la richesse matérielle, à l’avidité de sa seconde épouse. Celle-ci était réputée pour avoir accumulé de grandes richesses, notamment immobilières, et avoir facilité l’enrichissement et la promotion de ses proches : plus grand monde, aujourd’hui, ne doute de son implication dans le pillage des biens de la famille beylicale. Son appétit matériel n’aurait eu d’équivalent que sa soif de pouvoir qu’elle aurait cherché à conquérir grâce à ses « attributs » féminins : l’intuition, la manie d’espionner 16, l’intrigue, la manipulation, les manoeuvres pour attiser les rivalités, le sens de la dissimulation, le charme, la séduction et… plus si affinité. Les deux femmes sont bien souvent vues comme des veuves noires en puissance dont les ambitions se trouvent décuplées par l’affaiblissement physique de leur époux. Ce fut le cas de Wassila – Bourguiba a eu sa première attaque cardiaque en 1967 – comme celui de Leïla aujourd’hui guettant la progression des métastases présidentielles
De plus, Leïla Trabelsi concentre en elle toutes les peurs et les haines de la société. Celles-ci, faute de pouvoir s’exprimer dans des espaces institutionnels libres, se disent par la rumeur et l’humour. En vérité, les plaisanteries, rumeurs et autres médisances peuvent avoir plusieurs fonctions. Une étude précise pourrait établir si, à travers Leïla, la cible réelle de ces plaisanteries est Zine, intouchable directement en tant que président, ou si, à travers elle, c’est plutôt la femme que l’on vise, c’est-à-dire les femmes. Si elles permettent la stigmatisation du couple, elles semblent parfois protéger le président ou, pour le moins, atténuer ses responsabilités en chargeant plus particulièrement sa femme. Si Ben Ali n’est pas épargné, c’est pourtant bien son épouse qui apparaît comme l’incarnation du Mal.
Toutefois, ce n’est pas seulement en tant que femme que l’épouse de Ben Ali est stigmatisée. Dans L’Audace, toujours, on peut trouver une « biographie » intitulée « Leïla Trabelsi, “Première dame” de Tunisie 18 ».
« Issue d’une famille de onze frères et soeurs, elle fit ses premiers pas dans la vie chez Wafa, une coiffeuse de la place Barcelone à Tunis. Ses parents habitaient l’un des quartiers les plus pourris de la Médina, El Hafsia (Houmet ej-jrabba). C’est là qu’elle connut un certain Maaouia avec lequel elle se maria avant de divorcer dans les années 80.
Grâce à son boulot chez Wafa, elle fit la connaissance d’une hôtesse de l’air, Leïla Ben Amara, qui possédait entre autres une usine de cuir (Farah leather) sur la route de Bizerte. Elle introduisit Leïla Trabelsi auprès de Habib Ammar, ami de Ben Ali et véritable exécutant du coup d’ةtat du 7 novembre 1987. C’est donc grâce à lui que Leïla fit la connaissance de Ben Ali dont elle devint vite la maîtresse privilégiée, d’autant plus que le Général l’aida à divorcer et lui facilita l’achat, pour elle et sa nombreuse famille, d’un appartement à Khaznadar, 1, rue Jerbi-Denden. Elle s’introduisit alors auprès des Libyens et constitua une source d’informations utiles au futur Président.
Elle connut aussi, entre-temps, un certain Kaddour, tenancier de plusieurs boutiques de fleurs à Paris, d’où son surnom Kaddour Nouaouri (le fleuriste), qui la chargea de vendre les bouquets de jasmin à Paris, et précisément à la sortie de la gare Saint- Lazare. Ce dernier dut désenchanter à la fin des années 80 lorsque Leïla le quitta, qu’il fut ruiné dans son commerce à Paris et impliqué dans des affaires de drogue. »
Cet extrait, très documenté par l’abondance des détails fournis – vrais ou faux –, accumule tous les stéréotypes qui servent à stigmatiser Leïla, sans être tendre non plus avec Ben Ali. Leïla Trabelsi, rappelle l’auteur, vient d’un milieu très populaire et d’une famille nombreuse; elle est issue d’un quartier « pourri ». Or, Zine, lui aussi, est moqué pour son ascendance populaire, son côté mal dégrossi, «vulgaire », ses cheveux teints et gominés. Leïla aurait eu pour premier gagne-pain un emploi dans un salon de coiffure, situé, qui plus est, sur une des places les plus populeuses et malfamées, dit-on, de la capitale. Qui dit employé dans un salon de coiffure dit aussi absence de culture : Leïla est « doctoresse en coiffure19 », ironise «Mouna». Le thème de l’absence d’études est d’ailleurs récurrent.
On raconte qu’elle se serait fait octroyer le baccalauréat et quelques diplômes universitaires; on plaisante sur la thèse en droit qu’elle serait en train de préparer sous la direction de certains ministres. Or, cette même forme de stigmatisation est utilisée contre Ben Ali, homme sans culture, « bac moins trois », incapable de prononcer correctement un discours, même avec prompteur.
Ce type de stigmatisation lié à l’origine sociale et au faible niveau culturel est l’_expression d’un élitisme certain au sein d’une frange importante des classes moyennes. Il manifeste ce dédain des dominants pour les couches populaires et encore plus pour les parvenus, c’est-à-dire les gens du peuple dont la promotion sociale a été « trop » rapide et qui n’ont pas intégré les codes et les normes culturelles de la bourgeoisie traditionnelle ou occidentale.
Cet élitisme est très prégnant également dans les milieux de l’opposition démocratique. Par effet de diffusion, ces valeurs imprègnent l’ensemble de la société, y compris les dominés. Lorsque, dans des cafés populaires, on raille l’ascendance populaire et l’absence de culture du couple présidentiel, il y a auto-stigmatisation, l’inverse, en quelque sorte, du « black is beautiful ! ». Mais le métier de coiffeuse est lourd d’une autre connotation. La profession, en effet, a une réputation déplorable : les coiffeuses seraient toutes des commères, des marieuses – d’où sans doute la stratégie «matrimoniale » de Leïla ! – et, surtout, des femmes de mauvaise vie. D’autres « révélations » suggèrent ou, plus exactement, dénoncent la légèreté des moeurs de la future « présidente ».
Femme mariée, divorcée puis remariée, elle est également femme adultère.
Au salon de coiffure, elle aurait rencontré – qui se ressemble s’assemble – une hôtesse de l’air, autre métier de femmes aux moeurs dissolues. Une hôtesse sans doute pas très honnête non plus puisqu’elle possédait, « entre autres», une usine de cuir. Par elle, Leïla fait la connaissance de Habib Ammar qui l’introduit auprès de Zine. La promotion et l’enrichissement de la famille Trabelsi commencent. Plus tard, alors même qu’elle occupe le palais de Carthage, on supposera à Leïla d’autres amants : le P.-D.G. de Tunisair, un haut responsable de la police, etc.
La future présidente est femme, elle travaille, elle est issue du peuple, il lui arrive de divorcer. Dans l’imaginaire sexiste, tous ces traits sont synthétisés dans la notion de « pute ». La rumeur est ainsi allée jusqu’à lui prêter quelques activités de péripatéticienne. Considérée comme belle et donc désirable, elle n’en est que plus suspecte. On peut se demander aussi dans quelle mesure cette réputation de « pute » n’est pas, dans l’inconscient collectif, l’autre face du féminisme d’ةtat qu’est censée incarner l’épouse de Ben Ali. C’est sans doute grâce à ses charmes, apprend-on également, qu’elle se serait introduite dans les milieux libyens. Les Libyens ayant la réputation de considérer les femmes tunisiennes, « libérées » par Bourguiba, comme des femmes faciles, et la Tunisie comme la Suède – cet immense lupanar – du monde arabe, Leïla aurait donc joué les Mata Hari auprès de gens pour lesquels les Tunisiens n’ont souvent que peu de considération. Leïla elle-même, comme son nom l’indique (Trabelsi signifie « de Tripolitaine »), aurait une ascendance libyenne. Même si son objet principal est de souligner ses précoces prédispositions pour l’intrigue et la conspiration que le naïf et amoureux Zine aura couvées en son sein avant d’en être la victime, cet extrait exploite sans doute aussi cette sorte de xénophobie que les Tunisiens manifestent bien souvent à l’égard des Libyens.
Car c’est bien ce qui ressort des deux biographies, celle de Wassila, reconstruite à partir d’une mémoire noble – le recyclage des rumeurs par les grands témoins et historiens de talent –, comme celle de Leïla, reconstituée à partir d’une mémoire de caniveau – le recyclage des rumeurs par le boucheà- oreille populaire et par une presse plus ou moins bien intentionnée. « Leïla est […] superstitieusement éduquée20.» Elle est capable d’envoûter les hommes.
« Leïla a d’abord commencé à solliciter […] le concours de tous les sorciers connus de la planète et surtout ceux réputés pour leur “efficacité confirmée” du Maroc et du Soudan, et ce avec l’assistance vigilante de sa propre mère, surnommée “Hajja Nana”, très versée en la matière. Tout est méthodiquement pratiqué : rituels magiques, maléfices, sortilèges, encens et herbes, amulettes disséminées un peu partout dans le palais, y compris sur les branches des arbres. » Ce qui expliquerait les « bizarres comportements » de Zine comme de « s’endormir sur une ferme et irrévocable résolution de répudier Leïla et de se réveiller le lendemain plus amoureux que jamais 21 ». C’est bien le stéréotype sexiste de la sorcière qui est mobilisé ici pour stigmatiser Leïla et, finalement, innocenter, ou à tout le moins relativiser, la responsabilité de Ben Ali. On en arrive presque à le plaindre face à cette épouse qui n’hésite pas également à profiter de la maladie de son mari pour le trahir. La correspondante de L’Audace, cette mystérieuse «Mouna», écrit : « Seul notre Président ne le voit pas ou feint de ne pas le voir. […] Comment Ben Ali en est-il arrivé à supporter et à tolérer l’inacceptable venant de cette mafia ? […] de quoi a-t-il peur ? ہ moins que les bruits qui courent sur l’assassinat de son propre frère, Moncef 22, sur celui d’un ex-amant de Leïla […] et sur d’autres grosses affaires scandaleuses, le lient véritablement…
» Zine n’est donc pas complètement disculpé ; il est même accusé de crimes particulièrement graves. Reste qu’il y a plus coupable que lui : Leïla !
Finalement, on peut faire l’hypothèse que, derrière ce « deux poids deux mesures» dans la manière dont sont jugés les deux époux, il y a « la main» d’un
clan qui aurait tout intérêt à charger celle qui représente le clan adverse. Cependant, cette interprétation n’explique pas la prégnance d’un tel discours au sein de la population comme au sein de l’opposition. Pourquoi cette image négative de Leïla Ben Ali s’est-elle propagée avec une telle facilité ? Pourquoi ces similarités dans la perception de Leïla et Wassila ? Ne serait-on pas dans une logique de « bouc émissaire» où le bouc serait la chèvre? En tout état de cause, cette perception négative, peu importe qu’elle soit méritée ou non, a bien pour véhicule privilégié un imaginaire sexiste. Que reproche-t-on à ces deux femmes sinon d’outrepasser leur rôle d’épouse ? Elles empiètent sur le territoire masculin, celui du pouvoir et de l’argent. Elles l’envahissent même avec toute leur famille. ہ des degrés divers, elles sont doublement usurpatrices. Usurpatrices par rapport aux premières épouses de leur mari, ces femmes bonnes et qui ont su rester dans l’ombre :Wassila par rapport à Mathilde – qui sera rétablie dans ses droits en étant enterrée aux côtés de Bourguiba à Monastir ; Leïla par rapport à « l’honnête » Naïma Kefi, cette fille de général sans lequel Ben Ali n’aurait pas connu l’ascension qui a été la sienne. Usurpatrices également par rapport à leur époux puisqu’elles s’arrogent indûment le pouvoir politique.
Elles parviennent à leurs fins selon les représentations machistes les plus classiques: par la séduction, le sexe, la ruse, l’intrigue, la manipulation, jamais au grand jour, toujours dans l’obscurité des coulisses du palais. Elles sont prudentes et la patience est leur arme favorite. Elles attendent leur heure, saisissant la moindre faiblesse de leur adversaire pour le faire trébucher. Le contraire de l’homme – qui combat à la loyale, en pleine lumière, courageusement et au risque de tout perdre !
1. H. Bourguiba, Ma vie, mes idées, mon combat, Tunis, publication du secrétariat d’ةtat à l’Information,1997, p. 211.
2. Si elle accompagne régulièrement le président à des célébrations comme celle de la Journée nationale des associations en avril 2004, elle a aussi ses activités propres, par exemple assister à des manifestations de charité. Elle préside l’Association de promotion de l’emploi des handicapés et patronne des forums comme celui sur l’impact des TIC (technologies de l’information et de la communication) sur l’avancement des droits des femmes et des familles organisé par l’Association tunisienne des mères. Les 13 août, anniversaire de la promulgation du code du statut personnel, Leïla Trabelsi n’oublie jamais de commémorer la « Journée nationale de la femme tunisienne ».
3. .
4. L’hebdomadaire tunisien Réalité a réalisé une série d’interviews d’anciens ministres de Bourguiba.Significativement, qu’on les interroge ou non à ce propos, tous évoquent Wassila Ben Ammar pour souligner l’importance de ses interventions.
5. S. Belhasse et S. Bessis, Bourguiba, Paris, éd. Jeune Afrique, 1989, vol. 2, p. 45.
6. M. Toumi, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, PUF, coll. « Politique d’aujourd’hui », 1989, p. 125.
7. Sur cet épisode, voir S. Khiari, « Bourguiba et les bourgeois. La crise de 1970-1971 », in M. Camau et V. Geisser (dir.), Habib Bourguiba. La Trace et l’héritage, Paris, Karthala, coll. «Tropiques », 2004, p. 357-370.
8. Reconnaissance jusqu’à un certain point de l’« autonomie » de l’UGTT, légalisation de quelques partis modérés, assouplissement du contrôle sur la presse, libération de prisonniers politiques…
9. Voir ses déclarations à l’hebdomadaire Jeune Afrique, publié à Paris, du 28 février 1982.
10. On pourrait évoquer également l’importance du rôle diplomatique et des amitiés que Wassila a pu tisser avec des dirigeants maghrébins et arabes.
11. Voir S. Belhasse et S. Bessis, Bourguiba, op. cit., vol. 1, p. 175.
12. « S’il est effectivement amoindri, Bourguiba n’a jamais été vraiment dupe de la stratégie de son épouse. Il l’utilise comme un élément de la sienne propre pour tempérer la montée en puissance de ses ministres et en particulier du premier d’entre eux » (ibid., p. 144).
13. L’Audace, n° 93, novembre 2002.
14. Voir B. Hibou, Les Marges de manoeuvre d’un « bon élève» économique. La Tunisie de Ben Ali, Paris, Centre d’études et de recherches internationales, coll. « Les études du CERI », 1999.
15. Voir S. Khiari, Le Délitement de la cité. Coercition, consentement, résistances, Paris, Karthala, 2003.
16. «Wassila savait tout, étant branchée en permanence sur les conversations téléphoniques. » Voir T. Belkhodja, Les Trois Décennies Bourguiba : témoignage, Paris, Arcantère, Publisud, 1988.
17. Voir J. Garçon, « La maladie de Ben Ali obsède la Tunisie », Libération, 13 juin 2003.
18. H. Mokaddem, L’Audace, n° 73, mars 2001.
19. Mouna, L’Audace, n° 70, décembre 2000.
20. H. Mokaddem, L’Audace, n° 73, mars 2001.
21. L’Audace, n° 93, novembre 2002.
22. Il s’agit de Moncef Ben Ali, condamné à de nombreuses années de prison par la justice française pour son implication dans des trafics de drogue. Il a été assassiné à Tunis dans des circonstances
officiellement non élucidées.


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